Nadine
Le boulot, les gens, le métro. Je m’assois sur un strapontin. Il fait lourd et la fatigue s’accumule en valise sous mes yeux englués. Je réprime un bâillement. J’ai la flemme d’ouvrir le bouquin qui traîne au fond de ma sacoche depuis des semaines, et qui reste là en compagnon délaisser. Je suis un infidèle par nature, je n’aime pas les complications. J’évite les problèmes autant que cela peut m’arranger. Un fil de pensées m’envahit. La nostalgie de ce mariage raté, quand ma femme m’attendait sagement à la maison, préparant le repas. Elle m’embrassait alors furtivement, et me demandait si tout s’était bien passé. Si j’avais bien travaillé, si mon patron ne m’avait pas trop ennuyé, si j’avais bien bouclé tous mes dossiers. Si j’avais songé à demander mes congés en juillet car tel week-end on était invité chez sa mère, et que le reste du temps on serait en virée dans sa famille, et que je devais apprécier ce qu'ils avaient fait pour moi... Du silence, du calme. J’ai prié longtemps pour les connaître, si longtemps…
Au début, je répondais de façon détaillée afin de la rassurer. A force, mon dialogue devint monosyllabique. Oui, non. Les années défilant, je voyais toujours ce même visage, ce même corps, ces mêmes manies. On faisait l’amour toujours de la même façon, on partait en vacance tout le temps aux mêmes endroits, on dînait une fois par semaine dans le même restaurant. C’était devenu fade. Elle avait mis un point d’honneur sur sa carrière, et ne pouvait avoir d’enfant. J’étais aimant, attentionné, lui ramenais des bouquets de fleurs différents chaque dimanche avant l’entrecôte pommes frites. Oui, je l’aimais. On s’était connu par le biais d’amis, tout s’est enchaîné. Les rendez-vous, les baisers, les nuits sans fin sous la couette, puis les fiançailles, le mariage et… Ce fut tout. J’ai mis des années à réfléchir, à savoir quoi changer. A décortiquer ce qui me dérangeait.
Apparut alors Nadine. Un beau brin de fille. Brune aux yeux verts, plus jeune et incroyablement désirable. La candeur et la spontanéité incarnée, pleine de rêves, d’envie de voyage. Notre rencontre s’est faite sur un malentendu. Un dossier égaré. On l’avait envoyé me voir. En formation depuis quelques jours, elle s’était perdue. Serviable, j’optais pour devenir son guide.
Un café, des bavardages, des babillages. De la fraîcheur. Je pourrais user de stéréotypes pour en parler, comme le reste de ma vie, mais non. Elle était différente. C’est tout.
Elle me fit découvrir des choses insoupçonnées me frappant de plein fouet. Du plaisir à s’en damner. S’en damner ? Oui, et je pèse mes mots. Elle m’a descendue dans les bas fonds de l’âme humaine. La déchéance, la luxure sous toutes ses formes. Vous pouvez imaginer le pire, vous êtes encore loin du compte, mais je vous laisse vous faire une idée. Elle m’a tout pris, huit ans de mariage volé en éclat, et une vie décadente au possible. Puis je ne sais plus, je ne sais pas. J’ai ressenti une douleur intense mêlée à la jouissance suprême, dans ma nuque. Ensuite le trou noir. J’ai été porté disparu une semaine, avant que l’on me retrouve au fond d’un caniveau. Elle avait montré sa vraie nature, mais je ne me souviens plus bien. Juste de son visage pâle, de ses lèvres et de son kimono. J'ai longtemps prié pour connaître le calme et le silence. Ne me reste plus d’elle qu’un parfum éteint au creux d’un éventail en dentelle.
