R2D2
J'ai longtemps vu la noirceur des âmes, plantées là, comme autant de colonne de chairs sur le bitume de nos amertumes. Des colonnes stoïques, affaissées, larmoyantes, mal-baisées, qui se chevauchaient comme des soldats sur un champ de bataille, au matin, en descendant les escaliers du métropolitain parisien. Des tâches blanches, beiges, marron, jaunes, noires. Des tâches comme des pixels inoffensifs, sur l'écran visuel de mes yeux crevés de fatigue.
Hier encore, je m'enfilais un litre de substance éthylique. Le flou des humeurs bagarreuses. Un pas devant l'autre, j'avais déjà omis la veille, titubante, dans cette masse à l'odeur incertaine. Etre un robot parmi d'autres robots, copier l'imagination infertile des autres, dans cette cadence mouvante. Marcher de la même façon, vêtue de la même façon, parlant de la même façon, déprimant de la même façon, ressentant de la même façon. La même façon, manière et autres synonymes désuets, du pareil au même, c'est dérangeant. Stéréotype même, d'une folie égrenant à tout va le monde et son bien-pensant. Je rejoignais donc ma tour de Babel, encore entière, et soigneusement protégée par des policiers en arme, fouillant sacs, inspectant la moindre mimique, le moindre sourire ironique. Chercher des suspects, des traîtres à la patrie, immigrés, poseurs de bombes et autres de ce genre. Je ne suis qu'une tâche blanche, sortie des testicules de mon père, pour profiter d'un nid ovulé dans les entrailles maternelle. Une tâche blanche, restée intacte, sans couleur. Peut-être un tantinet fade, mais qui n'attire pas les regards, passant inaperçue dans le flot bigarré humanoïde de mes confrères bipèdes, qui pensent donc qui sont. Je pense aussi donc je suis. Parfois mieux vaut éviter de trop penser, cela donne des idées mal perçues par les autres. Il y en a qui souffrent, du mal d'amour, qui se plaignent avec un portefeuille bien rempli. D'autres qui crèvent de faim et qu'on laisse dans le fossé. La lutte finale, l'esclandre des laissés pour compte. D'un trottoir frigorifié en hiver, aux banlieues qui crament, toujours la même guerre. Jamais assez de fric pour vivre, des queues pleines aux supermarchés des restos du coeur. Des batailles sans vainqueur aux pays des pauvres, toujours les même rengaines depuis la nuit des temps, comme la pyramide alimentaire. Les plus forts bouffent les plus faibles. Tout le monde le sait, et la répression, et l'indifférence s'installent. Les banlieues ne sont que des carrés de briques. Les gens dedans, des humains. L'on se permet pourtant de les mettre dans des catégories à part, comme des pestiférés. Je suis pestiférée, puisque je vis dans un de ces carrés de briques. J'avance dans les couloirs blafards de ma tour de Babel. Je m'installe à mon poste payé au SMIC horaire. Là, j'imite à la perfection mes collègues, casque sur la tête à appeler une foule d'inconnus, pour leur demander s'ils n'ont besoin de rien. Un nouvel abonnement pour votre portable monsieur ? Une nouvelle formule mutuelle madame ? Etes-vous satisfaits des services de notre société « machin banque » ? Raccrochage digne, poli ou enflammé, cinq minutes de conversation, rarement plus. Présente pour faire du chiffre, présente pour être sympathique avec une voix souriante, mais au texte pré écrit, tout est chronométré, rester chaleureuse en faisant le robot. Marketing, commerce, pas d'argent. Au moins je paye mon carré de briques.